Accéder au contenu principal

Doctor No (1958) - Ian Fleming

"Comme tous les soirs à six heures le soleil sombra dans une dernière flaque de feu, derrière les Montagnes Bleues. L'ombre violette descendait sur Richmond Road, et dans les jardins bien peignés on n'entendait que le chant des grenouilles et le crissement des cigales.
Seul le bourdonnement des insectes emplissait la large avenue déserte. Les propriétaires des luxueuses maisons - banquiers, directeurs de compagnies, hauts fonctionnaires - étaient tous rentrés chez eux depuis cinq heures et bavardaient en famille, prenaient une douche ou se changeaient. Dans une demi heure la rue s'animerait de nouveau, au moment des cocktails. Mais, pour l'instant, ce petit espace d'un kilomètre que les négociants de Kingston appellent "Rich Road" n'était qu'une scène vide où flottait le parfum entêtant du jasmin".

On lit régulièrement que Ian Fleming, à l'image de sir Arthur Conan Doyle avec Sherlock Holmes, avait tué James Bond à la fin de From Russia with love. Je n'en suis pas persuadé tant la dernière phrase du précédent roman ne l'affirme pas explicitement. Empoisonné à la tétrodotoxine, "Bond pivota sur son talon et s'effondra de tout son long, sur le tapis lie-de-vin". En lisant cela, le doute est permis sur le fait que Ian Fleming ait eu la ferme intention d'en finir avec sa création. La formule reste ambiguë et j'y vois plus de la part de l'écrivain une façon de maintenir le suspense jusqu'au prochain livre : James Bond est-il mort ? On le sait, ses aventures ont continué et l'agent secret reprend du service l'année suivante, comme l'a toujours voulu Fleming. Chaque roman est sorti à un an d'intervalle, exception faite entre Goldfinger et Thunderball, ce dernier ayant d'abord été un travail de scénario pour le cinéma avec Kevin McClory notamment et qui peut expliquer ce temps d'intervalle plus long.

Après une année de convalescence, 007 est de nouveau envoyé en mission mais doutant de son entier rétablissement, M, le patron du MI6, confie à sir James Molony, le neurologue qui l'a soigné, que "c'est presque une cure de repos que je vais lui proposer". En effet, John Strangways chef de la station des services secrets britanniques à la Jamaïque et sa secrétaire Mary Trueblood ne donnent plus signe de vie. Pour M, il ne fait aucun doute qu'ils sont partis batifoler et il est grand temps d'envoyer quelqu'un leur remettre les idées en place. En vérité, ils ont été assassinés implacablement par trois tueurs noirs. Le lecteur le sait, Fleming a pris soin de le mettre dans la confidence dès le premier chapitre en décrivant la façon méthodique dont leur élimination s'est déroulée. On sait aussi qui en est le commanditaire, le titre du livre est on ne peut plus explicite à ce sujet : le docteur No.

Chaque nouveau roman de Ian Fleming est différent du précédent et Doctor No est certainement celui qui se distingue le plus de son prédécesseur (du moins, à ce stade de la lecture chronologique). Là où From Russia with love consistait en une pure intrigue d'espionnage à l'ambiance lourde et paranoïaque, celui-ci est un récit d'aventures se déroulant presqu'entièrement au grand air. Le style de l'auteur se fait donc plus léger et moins précis dans les détails et les réflexions du héros, ce qui peut paraître au premier abord comme une faiblesse regrettable tant le romancier a pu se montrer par le passé excellent dans cet exercice. L'impression qui en ressort parfois est que l'auteur se contente de mener James Bond d'un point à un autre en fonction des avancées de l'intrigue. C'est aussi le retour de l'espion à la Jamaïque. On a plaisir à retrouver le pêcheur noir Quarrel qui vient à nouveau prêter main forte à l'espion après l'avoir fait dans Live and let die. Strangways est d'ailleurs un personnage qui apparaissait aussi dans ce même roman.

Doctor No offre également l'un des personnages féminins les plus marquants dans l'univers littéraire de l'agent anglais. L'apparition de Honeychile Ryder, une sauvageonne qui survit en vendant des coquillages qu'elle recherche elle même, est d'un érotisme osé pour l'époque : "Paresseusement, Bond ouvrit les yeux (...). Devant lui, et lui tournant le dos, il y avait une jeune femme nue.
A vrai dire, elle n'était pas complètement nue. Elle portait une large ceinture de cuir sur la taille, et un couteau de chasse pendait dans un étui à sa hanche droite. La ceinture rendait cette nudité étonnamment érotique. A moins de trois mètres de Bond elle regardait fixement quelque chose, dans le creux de sa main.
Elle avait un bien joli dos. La peau était uniformément d'un café au lait très clair et paraissait satinée à souhait. Le dos musclé, plus qu'il n'est habituel chez une femme, se terminait par le plus ravissant derrière du monde, ferme et rond comme celui d'un garçon. Les jambes étaient longues et fines. Le talon, levé, laissait apercevoir une peau claire. Donc, ce n'était pas une sang-mêlée. Les cheveux blond cendré pendaient sur les épaules, en longues mèches mouillées. Un masque de pêche sous-marine, terminé par un tuyau vert, couronnait le front".

Le docteur Julius No, né d'un père allemand et d'une mère chinoise et qui vit sur son île de Crab Key entouré de son armée personnelle, est un ennemi typiquement flemingien, en cela qu'il se révèle à la fois cruel, charismatique et repoussant. En apparence, son île étant peuplée d'une variété particulière de flamands roses, il vit du commerce de guano. En réalité, c'est un ancien membre Tong qui travaille à la demande pour des organisations criminelles et même pour les russes. Il fera subir à James Bond un parcours d'obstacles pour tester les limites du corps humain face à la souffrance et la douleur. C'est incontestablement le moment le plus intense et captivant du roman. A travers un conduit d'aération, l'agent devra supporter chocs électriques, températures infernales, tarentules, pour finir par affronter, au grand étonnement du lecteur, une pieuvre géante !  On se trouve alors à la limite du fantastique. Curieusement, après sa mort à la fin de From Russia with love, ce parcours prend l'aspect d'une renaissance pour James Bond, une sorte de nouvel accouchement dans la douleur pour redevenir ce héros qu'il était.

D'ailleurs, ce n'est peut-être pas un hasard si Fleming dévoile en partie les origines du nom de son personnage ; et donc de sa naissance. A l'exposé des faits par M, James Bond suspecte déjà qu'il y a autre chose derrière le commerce de guano des flamands roses du Dr No. Alors qu'il quitte son bureau, il lui lance : "J'ai toujours eu une véritable passion pour les oiseaux". Amusant quand on sait que Fleming a emprunté le nom de son personnage à celui d'un ornithologue bien réel dont il possédait l'ouvrage : Birds of the West Indies.

Moins agréable, Ian Fleming se montre plus colonialiste et raciste que jamais. On peut déjà s'en apercevoir dans la description de Honeychile Rider reproduite précédemment ("Donc, ce n'était pas une sang-mêlée") mais il y a plus choquant encore. Les noirs sont systématiquement des nègres, il fait part de son mépris presque de son dégoût même pour le métissage (ici, des noirs chinois) et les jamaïcains "ne parlent que fédération et autodétermination , alors qu'ils ne sont même pas capables de faire marcher un service d'autobus". Que penser également de cette réflexion lorsque James Bond tue le Dr No en déversant sur lui le contenu d'une grue de guano : "Impitoyable, Bond se dit que cette tombe jaune et puante lui siérait au teint, et qu'il ne l'avait pas volée".

Il faut aussi signaler une fois de plus les aléas de la traduction du titre. Lors de la première parution en France en 1960 aux Presses Internationales dans la collection Inter Espions, le titre est correctement traduit de l'original. C'est en soi assez significatif pour être signalé puisque les premières publications des romans de Fleming étaient jusqu'alors transformées, parfois de façon ridicule comme j'ai pu le faire remarquer au cours d'articles précédents. Malheureusement, les titres ridicules reprendront par la suite, Goldfinger devenant Opération Chloroforme et le recueil de nouvelles For your eyes only sera dans un premier temps James Bond en danger puis Bons baisers de Paris. C'est sous le titre James Bond contre Dr No que le roman sera exploité par la suite en France dès 1964 chez PLON, très certainement parce que c'est ainsi nommée que l'adaptation française sortira en 1962.

Doctor No est la première adaptation des aventures de 007 au cinéma. A la lecture du roman, il est frappant de constater que, déjà, dès la première mise en scène, de flagrantes libertés ont été prises avec le texte. Par exemple, Félix Leiter assiste James Bond alors qu'il est absent du roman. Sylvia Trench et le professeur Dent sont de pures inventions et les objectifs du Dr No sont différents puisqu'il est membre du SPECTRE. Le parcours d'épreuves n'est pas aussi fort que dans le livre et ne se finit pas par un affrontement contre une pieuvre géante. Dommage.

Je l'ai déjà dit, c'est en voyant ce film pour la première fois en 1988 que je suis devenu fan de James Bond. Instantanément. Début de la saga cinématographique la plus longue, il s'agit d'un film d'aventures de série B qui a un pied dans ce qu'il se faisait encore à la fin des années 50 mais qui en a un autre dans la modernité qui s'annonce en ce début des années 60 : personnage principal iconisé, action, violence (aujourd'hui désuète) et érotisme (qui apparaît bien naïf de nos jours).





Commentaires

  1. Voici un article juste et précis, comme les autres fois. On pourrait aller plus loin en rappelant que, dans ce livre comme ailleurs, les méchants ne sont pas des marionnettes sans âme, tombées là, au milieu du récit, par une volonté artificielle de l'auteur. Julius No, comme Le Chiffre ou Mister Big, comme Grant, comme d'autres à venir, possède une biographie complète, qui nous est narrée et à l'exposé de laquelle on croit totalement. On adhère parce que la plume de Fleming sait se diriger et qu'elle le fait avec originalité. Si No n'a plus de mains, ce n'est pas seulement pour être plus effrayant encore, c'est parce que... (Les lecteurs de cet article et de ce commentaire se reporteront au roman pour en savoir davantage : ils ne perdront pas leur temps). Ainsi va le monde de Fleming, que celui-ci construit, livre après livre. Toujours original, toujours très fort parce que très imaginatif. Et toujours "bigger than life".

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Jacques pour vos compliments.

      Ce que vous dites à propos des méchants chez Fleming est tout à fait exact. A chaque fois, j'ai envie d'en dire plus mais je dois aussi faire attention de ne pas rédiger des articles trop longs. Ainsi et souvent, je fais quelques coupes dans mes textes, à contrecoeur.

      Amicalement.

      Sébastien

      Supprimer
  2. Il faudrait aussi souligner la beauté de l'introduction. Les premières phrases du roman -- celles qui ouvrent votre article -- ne sont pas monnaie courante dans la littérature d'espionnage. Il y a de petits trésors cachés dans les livres de Fleming, des bonheurs d'expression inattendus, sauf de ceux qui le connaissent bien.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cette introduction, je l'ai lue plusieurs fois quand j'ai commencé à lire le livre. J'étais assez étonné par sa beauté à vrai dire.

      Supprimer
  3. Eh oui. L'amour que Fleming portait à la Jamaïque ressort à la moindre occasion. On sent bien qu'il aime ce pays et qu'il observe tous ses aspects. Et c'est en Jamaïque qu'il écrit.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

La maison de Gaspard ferme ses portes

Je me souviens parfaitement de la première fois que j'ai vu Gaspard. Il jouait dans un box avec son frère chez l'éleveur où je m'étais rendu avec l'intention d'acquérir un chien. En entrant dans le hangar où se trouvaient les box, il a arrêté de jouer et s'est assis devant la porte grillagée en me regardant. J'ai su immédiatement que je repartirais avec lui. Il avait trois mois et demi.
Chiot, il a fait quelques conneries. Il a bouffé un mur, déchiqueté un livre mais ce n'est rien par rapport à la joie qu'il a apporté pendant toutes ces années. A de nombreuses reprises, il m'a accompagné en randonnée en montagne dans les Alpes et dans les Pyrénées. Il restait toujours à vue d’œil et attendait assis quand il ne me voyait plus.
Un jour, dans la résidence où j'habitais et alors que je revenais de balade avec lui, un rottweiler a foncé sur moi. Gaspard n'a pas hésité à se placer devant moi et à se battre frontalement avec ce chien ; alors q…

War for the planet of the apes (2017) - Matt Reeves

Le premier film de 2011 était très bon, le deuxième s'est révélé être une déception, celui-ci ne m'a pas franchement convaincu. Les premières minutes m'ont mis en confiance mais le soufflé est assez vite retombé.
Nous parlons de guerre entre les humains et les singes pour la domination de la terre mais aucun enjeu planétaire ne nous est illustré. Du début à la fin, nous restons dans un périmètre restreint où Woody Harrelson joue les Marlon Brando du pauvre dans Apocalypse now et où le spectateur est barbé par une jeune fille qui passe son temps à donner de l'eau à des singes emprisonnés.
Il y a bien des tentatives de développements scénaristiques, les humains qui peu à peu perdent leur humanité alors que les singes font de plus en plus preuve d'empathie, mais c'est nettement insuffisant. On se réveille un peu à la fin où un combat s'engage, militaires contre simiens. C'est trop court, voilà le générique de fin.
La 3D est plutôt bonne.

Le premier miracle (2016) - Gilles Legardinier

"Il faisait nuit, un peu froid. D'ordinaire, M. Kuolong n'aimait pas attendre. Pourtant, ce soir-là, patienter le rendait presque heureux. Voilà bien longtemps que ce quinquagénaire mince au regard d'adolescent n'avait pas éprouvé cela. Surtout vis-à-vis de quelqu'un.
Au premier étage de sa résidence américaine, devant la baie du salon dominant son immense propriété, il scrutait le ciel. Ce dîner s'annonçait important. Essentiel même. Pour une fois, cela n'aurait rien de professionnel, bien au contraire. Il y voyait cependant davantage d'enjeux que lors de ses récentes prises de contrôle de compagnies électroniques. Ce soir, c'était sa part la plus intime qui espérait trouver un écho." 

Je pense savoir pourquoi mes parents m'ont offert Le premier miracle de Gilles Legardinier. Il y a quelque chose qui relève de l'imagerie bondienne dans la couverture. Cette femme en tailleur, pistolet à la main et cet homme en costume accoudé à son…