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Octopussy and The living daylights (1966) - Ian Fleming

Ne nous trompons pas, The man with the golden gun est le dernier livre écrit par Ian Fleming et il s'agit donc bien de la dernière aventure de James Bond qu'il ait imaginée. Octopussy and The living daylights est un recueil de nouvelles paru deux ans après la mort de l'écrivain et qui regroupe en fait des textes publiés précédemment dans différentes publications. Ainsi, ce dernier livre sorti à titre posthume ne suit pas la progression que Ian Fleming s'est attaché à élaborer d'un ouvrage à l'autre. Le recueil For your eyes only marquait une pause dans cette progression. C'est après celui-ci qu'apparaît le SPECTRE alors que jusque là, l'agent du MI6 avait systématiquement combattu de façon directe ou indirecte SMERSH et l'URSS.

Le recueil Octopussy and The living daylights peut se voir non pas comme une pause mais comme des archives exhumées pour évoquer quelques missions passées de James Bond qui ont été rapportées par son créateur avant son décès. Elles s'inscrivent cependant bel et bien dans l'univers élaboré au fil des années par Ian Fleming. En atteste la nouvelle Property of a Lady où il est question d'un agent double, Maria Freudenstein. En effet, James Bond apprend sa mort au début de The man with the golden gun au cours de son entretien avec le major Townsend qui a pour but de confirmer qu'il est bien James Bond après sa disparition d'une année. C'est d'ailleurs sur ce détail que le major a la certitude qu'il a bien en face de lui l'agent 007.

Dans Octopussy, la première nouvelle initialement parue en 1966 dans le magazine Playboy, James Bond apparaît peu. Il s'agit surtout pour Ian Fleming de raconter l'histoire du major Dexter Smythe et les événements qui ont amené James Bond jusqu'à lui.

"- Tu sais quoi ? dit le major Dexter Smythe à la pieuvre. Si ça ne dépend que de moi, tu auras un vrai festin aujourd'hui...
Il avait parlé à haute voix et son souffle embua la vitre de son masque Pirelli. Il posa les pieds sur le sable et se redressa. L'eau lui arrivait aux aisselles. Il ôta son masque, cracha dedans, essuya le verre embué, puis le remit sur sa tête et se pencha à nouveau dans l'eau. L’œil entouré de chair brune mouchetée l'observait toujours attentivement du fond du trou de corail, mais à présent l'extrémité d'un petit tentacule se balançait avec hésitation à quelques centimètres du trou sombre et ses suçoirs roses paraissaient chercher quelque chose. Dexter Smythe eut un sourire satisfait. Avec le temps - il eût peut-être suffi d'un mois encore, s'ajoutant aux deux qu'il avait passés déjà à lier amitié avec la pieuvre - il aurait réussi à apprivoiser la mignonne... Mais ce mois, il n'en disposait pas."

Le major Dexter Smythe est un officier britannique dont l'unité fut affectée dans le Tyrol au cours des derniers mois de la seconde guerre mondiale.  Il avait appris la présence dans un endroit précis des Alpes autrichiennes de deux lingots d'or nazis dont la valeur représentait une fortune. Il obligea alors un guide de montagne, Hannes Oberhauser, à le mener sur place. Une fois les lingots retrouvés, il assassina le guide et la vente de l'or lui permit de vivre plus que correctement en Jamaïque. Il se trouve qu'avant la guerre Hannes Oberhauser fut le professeur de ski de James Bond qui demanda donc à être chargé du dossier de son assassinat pour remonter jusqu'au major.

Bien que peu présent, James Bond n'en est pas moins charismatique. Dans cette histoire, le personnage principal c'est le major Dexter Smythe. James Bond est l'étranger, l'ennemi, celui qui amène la tempête en quelque sorte et qui impressionne son interlocuteur par son attitude très froide.

"- Vous me permettez de fumer ?
L'homme avait déjà sorti son étui à cigarettes, un étui métallique long et plat qui devait bien en contenir cinquante. L'idée qu'ils avaient au moins cette faiblesse en commun réconforta un peu le major Smythe.
- Bien sûr, cher ami, dit-il en se levant à demi, son briquet à la main.
Mais James Bond avait déjà allumé sa cigarette.
"

James Bond laissera Smythe seul avec sa conscience et le souvenir d'un assassinat qui lui pesait déjà bien avant l'arrivée de l'agent du MI6. Il se rend alors compte que celui-ci lui offre l'opportunité d'éviter le déshonneur et la déchéance au cours d'un procès qui pourrait faire la Une des journaux... mais la seule solution qui lui reste est le suicide.

Property of a lady est parue dans une publication de la société Sotheby's en 1963.

"Il faisait exceptionnellement chaud pour un début de juin. James Bond posa le gros crayon noir qui servait à marquer les fiches transmises à la Section 00 et ôta sa veste. Il ne prit pas la peine de l'accrocher au dossier de sa chaise, encore moins de se lever pour la suspendre au portemanteau que Mary Goodnight avait acheté de ses propres deniers (ah les femmes...) et fixé à côté de la porte qui séparait les deux bureaux - il se contenta de la laisser tomber par terre. Aucun motif de veiller à la propreté de cette veste, à la netteté de ses plis : il n'avait aucune mission en vue. Le calme régnait dans le monde entier. Depuis des semaines, c'était le règne de la routine. Le SITREP (le dossier quotidien des affaires ultra-secrètes) et même les journaux étaient désespérément vides. Les seconds en étaient réduits à monter en épingle des scandales intérieurs, les mauvaises nouvelles étant les seules qui les fissent se vendre".

On retrouve en début de récit ce James Bond qui s'ennuie à mourir lorsqu'il doit se coltiner le bureau, situation que l'écrivain avait déjà décrite. La sortie de ce quotidien se fera par une convocation au bureau de M où 007 fait la connaissance du Dr Fanshawe, spécialiste en bijoux anciens. Il se trouve que dans les services du MI6 travaille une certaine Maria Freundenstein, connue pour être un agent double au profit du KGB et à qui ont été confiées sans qu'elle ne s'en rende compte des tâches qui désinforment les renseignements de l'Est. Elle a récemment reçu en héritage un œuf de Fabergé qu'elle a mis en vente aux enchères chez Sotheby's. Les services britanniques soupçonnent qu'il s'agit en réalité d'un cadeau du KGB pour ce qu'elle a fait pour eux et que quelqu'un au service de l'URSS sera dans la salle des ventes pour faire monter les enchères. James Bond est chargé de le démasquer.

S'agit-il d'une commande de Sotheby's ou une proposition de Ian Fleming pour son magazine ? Je l'ignore. Toujours est-il que, sans être révolutionnaire, la nouvelle se lit agréablement, Ian Fleming s'étant visiblement renseigné au sujet de Karl Fabergé et du fonctionnement des ventes aux enchères pour rendre sa nouvelle suffisamment crédible et réaliste. A la fin, James Bond se montre content d'avoir réussi cette mission peu compliquée à mener.

"Bond eut un sourire de satisfaction sardonique. Il se pencha en avant et dit :
- Merci, chauffeur. Au quartier général, s'il vous plaît". 

La troisième nouvelle, The living daylights, est la plus ancienne puisqu'elle fut publiée pour la première fois dans le Sunday Times en 1962.

"James Bond était allongé sur le gazon du célèbre champ de tir Century Range, à Bisley. Le repère blanc fiché en terre à côté de lui portait le numéro 44. Le même nombre était indiqué sur la butte qui, cinq cents mètres plus loin, dominait la cible. A l’œil nu, dans le crépuscule de cette fin d'été, cette cible de soixante centimètres carrés ne paraissait pas plus grande qu'un timbre-poste, mais la lunette fixée à la carabine de Bond (un sniperscope à infrarouges) lui permettait d'en distinguer clairement les couleurs bleu pâle et beige, et la mouche de quinze centimètres, en son centre, semblait aussi grosse que la lune qui se levait déjà dans le ciel sombre, au-dessus de la lointaine crête des collines de Chobham".

Ici, 272, un agent britannique va franchir le mur de Berlin avec en sa possession des documents et informations importants concernant les fusées russes. Cependant, le KGB est au courant et a chargé l'un de ses meilleurs tireurs, "la Détente", de l'en empêcher. James Bond  a pour mission de repérer son point de tir et de l'abattre avant qu'il ne tire sur 272.

Ian Fleming met son héros dans une situation que ce dernier n'aime pas, celle d'abattre une personne de sang-froid. Il est perturbé par la situation au point de boire du whisky avant de se préparer, ce que réprouve le capitaine Sender qui l'assiste dans cette mission. James Bond l'enverra balader.

"Sender essaya de l'empêcher de boire et, n'y ayant pas réussi, le menaça d'appeler le chef de la station W.B. pour l'avertir.
- Ecoutez mon vieux, dit Bond d'un ton désagréable : ce n'est pas vous qui allez commettre un meurtre, c'est moi. Ayez l'obligeance de laisser tomber, voulez-vous ? Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez en Tanqueray, quand ce sera fini. Vous croyez que ça me plaît, ce boulot ? Vous croyez que ça m'amuse d'appartenir à la section 00 ? Je serais ravi si vous pouviez me faire sacquer - comme ça je pourrais me ranger des voitures et devenir un petit bureaucrate bien tranquille, comme tout le monde. Compris ?"

Il n'y aura pas meurtre, "la Détente" se révélant être une femme, ce qui suffira à James Bond pour ne pas effectuer un tir mortel. James Bond le déviera sur le canon de la Kalachnikov et la main de la tireuse. Le suspense de la nouvelle est plutôt bien entretenu même si on voit venir facilement l'identité de "la Détente".

A l'origine, le recueil ne contenait que Octopussy et The living daylights. Ce n'est qu'en 1967 que fut intégré Property of a lady. La nouvelle 007 in New-York qui était dans l'édition américaine de Thrilling cities fut ajoutée en 2002. En France, sorti la même année chez PLON, le recueil est devenu Meilleurs vœux de la Jamaïque et le titre de chaque nouvelle n'a pas été traduit de façon littérale. Meilleurs vœux de la Jamaïque correspond à Octopussy et les deux suivantes sont devenues La sphère d'émeraude et Bons baisers de Berlin.

Ainsi s'achèvent, avec cet ouvrage, les histoires du James Bond littéraire originel, celui qu'a créé Ian Fleming et qu'il aura fait vivre à travers 12 romans et 9 nouvelles. Il y aura d'autres romans écrits par d'autres auteurs mais c'est autre chose. Il y a les films aussi bien sûr mais c'est autre chose également.

Le cinéma à ce propos : Octopussy est le titre du treizième James Bond sorti en 1983. Il ne s'agit pas d'une adaptation à proprement parler, l'histoire de la nouvelle étant évoquée d'une manière que j'ai toujours trouvé plutôt originale. Ici, Octopussy est une femme (jouée par Maud Adams) qui tient à rencontrer James Bond pour lui exprimer sa reconnaissance d'avoir évité... le déshonneur à son père, le major Dexter Smythe. Le film s'inspire aussi de Property of a lady. Il s'agit d'un opus correct où l'humour de Roger Moore est parfois maladroit et l'intrigue inutilement compliquée.

The living daylight marque l'arrivée de Timothy Dalton dans le rôle de James Bond en 1987. La nouvelle originale est remaniée pour s'intégrer à une intrigue entièrement inédite afin de créer un opus qui, à l'époque, a apporté un nouveau souffle au personnage. A mes yeux, il fait partie des films les plus intéressants à suivre.

Commentaires

  1. Vous avez fait le tour, à présent, des quatorze livres bondiens de Fleming, douze romans et deux recueils. Vous avez l'intelligence de cette œuvre, c'est-à-dire sa juste compréhension et la manière de la dire, ainsi que la distance et la lucidité nécessaires pour éviter l'hagiographie et la complaisance. Bravo. Et puis, merci pour ce voyage en Flemingland (je n'oublie pas les livres non bondiens) : chaque extrait que je relis, bien que traduit, me ravit, tant le ton de l'auteur est décidément inimitable.
    Meilleurs vœux de partout, cher Gaspard.

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    1. Merci Jacques.

      J'ai tenté d'être le plus sincère possible, mettre en avant ce qui était formidable dans les écrits de Fleming tout en soulignant ce qui me paraissait critiquable ; et le plus critiquable me semble être ses préjugés racistes.

      Je suis moins convaincu par le procès en misogynie qui lui est régulièrement fait. A ce sujet, je parlais de "griefs exagérément formulés" dans mon article consacré à The man with the golden gun. Il y a des personnages féminins assez surprenants dans ses livres et loin des quelques "godiches" qui apparaîtront dans les films. Dans votre livre, vous qualifiez Fleming de "phallocrate modéré" et vous situez James Bond dans "la moyenne courante de l'homme de son temps". Je suis d'accord avec vous. Et n'oublions pas Vivienne Michel.

      Je m'attendais à être plus sévère au sujet de l'écriture, de son style mais il faut bien constater qu'il a réellement une patte qui lui est propre au service d'une imagination enthousiasmante.

      J'ai l'intention de rédiger un article de conclusion à propos de Fleming. Je n'ai pour l'instant que quelques idées en tête mais il sera publié ici avant la fin de l'année, je pense.

      Merci de m'avoir accompagné depuis ce 11 octobre 2011, date où j'ai eu l'agréable surprise de lire votre premier commentaire dans le sujet sur le week-end James Bond au Touquet ; mais je suis sûr que nos échanges n'en resteront pas là.

      Toute mon amitié, à bientôt.

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