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On her Majesty's secret service (1963) - Ian Fleming

"C'était l'un de ces mois de septembre où il semble que l'été n'aura jamais de fin.
Bordée de belles pelouses, sur lesquelles tranchaient des massifs tricolores de salvias, d'alysses et de lobélies, la promenade de Royale-les-Eaux, longue de huit kilomètres, était jalonnée de drapeaux, et sur la plage - la plus grande du nord de la France - les tentes multicolores se pressaient en bataillons serrés, jusqu'à la ligne sombre qui marque la limite de la marée haute. Autour de la piscine de dimensions olympiques, des hauts parleurs beuglaient une valse musette. Parfois, dominant le vacarme de la musique, une voix d'homme - mille fois amplifiée par le microphone - annonçait que Philippe Bertrand, âgé de sept ans, cherchait sa mère, que Yolande Lefèvre attendait ses amis sous l'horloge, ou que Mme Dufour était demandée au téléphone.
De la plage, et plus spécialement des trois terrains de jeux : "Joie de vivre", "Hélio" et "Azur", montaient des cris d'enfants, et l'on entendait aussi, au loin, le sifflet d'un professeur d'éducation physique qui rassemblait ses jeunes élèves.
C'était le paysage type de bord de mer en vogue depuis une bonne centaine d'années et qui n'avait cessé d'inspirer les peintres,tels Boudin, Tissot, Manet".

Ernst Stavro Blofeld ayant échappé aux services de contre espionnage à la fin de Thunderball, on apprenait dans The spy who loved me que James Bond avait eu pour ordre de traquer le S.P.E.C.T.R.E et son chef à travers le monde. Cependant, au début de On her Majesty's secret service, l'agent britannique est sur le point de démissionner. Persuadé que l'organisation criminelle n'existe plus, il se sent lassé de devoir continuer une mission qu'il estime vaine. Un événement va pourtant le faire changer d'avis. Alors que l'agent est à Royale-les-Eaux, il sauve du suicide la comtesse Teresa Di Vincenzo, la fille de Marc-Ange Draco, le chef de l'union corse, la plus importante organisation mafieuse de l'île de beauté. Ce dernier pense que James Bond est le seul à pouvoir sauver sa fille de la dépression en se mariant avec elle en échange d'une dot importante. James Bond refuse même s'il accepte de poursuivre un peu sa relation avec Teresa. En échange, il lui demande s'il a des informations à propos de Blofeld. Jouant de ses contacts, Draco l'informe que le chef du S.P.E.C.T.R.E se trouve en Suisse.

Peu de temps après, une autre piste s'ouvre grâce à Basilic de Sable, un membre du collège héraldique de Londres, qui lui explique qu'un certain Blofeld l'a contacté pour se faire reconnaître le titre de Comte de Bleuville. Pour vérifier l'ascendance, il faut s'assurer d'un détail physique, les Bleuville ont cette particularité d'être dépourvus de lobes d'oreille. James Bond prend l'identité de Sir Hilary Bray, un membre du collège héraldique et se rend au Piz Gloria dans les Alpes suisses vérifier qu'il s'agit bien de Blofeld. Ce dernier mène des expériences fondées sur l'hypnose auprès de jeunes filles anglaises et irlandaises encadrées par la hideuse Irma Bunt afin de les guérir de leurs phobies et allergies alimentaires. James bond découvrira le véritable but de ces expériences. 

On her Majesty's secret service est un excellent mélange d'enquêtes, d'aventures, d'espionnage et de romance, certainement l'un des meilleurs récits de Ian Fleming. Le suspense et la tension sont omniprésents jusque dans le fait de savoir si oui ou non, le Blofeld qui vit en Suisse est bien celui que Bond recherche tant il est physiquement à l'opposé de ses précédentes apparitions.

En plus d'une histoire passionnante écrite avec dynamisme et intelligence, le récit contient plusieurs éléments intéressants et inédits concernant le personnage de James Bond.

Jusqu'à ce roman, Ian Fleming n'avait pas pris la peine d'établir les origines de son personnage. A son image, on pouvait supposer qu'il était strictement anglais mais au cours de sa visite au collège héraldique, le lecteur apprend qu'il a des origines écossaises de par son père et suisse de par sa mère. Selon le membre du bureau héraldique Griffon Or, son nom signifie fermier, paysan, manant. Il remonte l'origine écossaise de James Bond en 1180, à un certain Norman Le Bond dont la devise est Orbis Non Sufficit : Le monde ne suffit pas.

James Bond ne semble pas aussi dépressif, presque désabusé que dans ses aventures précédentes. La raison est que le héros tombe amoureux de Teresa. Ce n'est pourtant pas la première fois qu'il ressent de tels sentiments. Je pense à Vesper Lynd dans Casino Royale, Gala Brand dans Moonraker ou Tiffany Case de Diamonds are forever avec qui il vit d'ailleurs quelque temps mais à chaque fois, l'histoire finit court. Vesper se suicide car elle supporte mal d'être en réalité un agent double, Gala présente, à la grande déception de Bond, son fiancé et Tiffany finit par le quitter. Dans On her Majesty's secret service, James Bond se marie avec Teresa à la fin du livre. Deux personnages dépressifs ne pouvaient que se reconnaître et se prendre de passion semble nous dire Ian Fleming.

Hélas, la fin est tragique. A la suite d'une captivante poursuite en skis suivie d'une autre en voitures sur des routes enneigées et glacées, Teresa aura sauvé James Bond de Blofeld et ses hommes mais James Bond n'aura pas la possibilité d'empêcher son assassinat. Blofeld tue Teresa quelques heures après leur mariage dans les dernières lignes du roman alors qu'ils sont en voiture. S'adressant à un motard de la police qui les a rejoint, James Bond semble pour la première fois complètement perdu, refusant la réalité qui s'impose à lui :
"- Ça va bien, fit-il, d'une voix claire comme s'il expliquait quelque chose à un enfant, ça va très bien. Elle se repose. Nous allons bientôt repartir. Il n'y a rien qui nous presse. Vous voyez - la tête de Bond s'abandonna contre celle de Tracy et lui chuchota dans les cheveux - vous voyez, nous avons l'éternité devant nous.
Le jeune motard jeta un dernier regard effaré au couple immobile, se précipita vers sa moto, décrocha le téléphone de campagne et commença d'une voix pressante à réclamer les premiers secours".

On her Majesty's secret service illustre également l'influence du cinéma sur le travail de Ian Fleming. En effet, Dr No, la première adaptation cinématographique d'un James Bond, est sorti quelque temps plus tôt et l'histoire veut que le créateur de 007 qui s'était rendu sur le tournage fut si impressionné par Sean Connery qu'il a donné à son personnage une ascendance écossaise... ce qui ne l'a pas empêché de faire part de propos désobligeants vis-à-vis des écossais à travers la bouche de Griffon Or: "Des gens primitifs les écossais, très gentils bien sûr, très braves, et tout. Mais hélas, pas assez évolués pour réunir des archives. Plus habiles à manier l'épée que la plume, si je puis dire". Ian Fleming et ses préjugés...

Il apparaît aussi fort probable que le charme de l'actrice suisse Ursula Andress ait eu de l'effet sur l'auteur pour qu'il attribue les mêmes origines à la mère de James Bond. Irma Bunt signale à 007 sa présence à une table du restaurant du Piz Gloria : "Et cette jolie fille à la grande table, c'est Ursula Andress, la vedette de cinéma. Quel teint merveilleux elle a ! Et quels beaux cheveux !".

Il est aussi agréable de voir que le début de On her Majesty's secret service se déroule à Royale-les-Eaux, la cité balnéaire fictive créée par Ian Fleming et qui servait de lieu d'action principal à Casino Royale. Mélange de Deauville et du Touquet, on peut, en fonction des informations données par l'auteur, situer la station entre les côtes picardes et celles du pas-de-Calais. Les indications données dans Casino Royale permettent de la situer dans le département de la Somme tandis que dans On her Majesty's secret service, on peut penser qu'elle se trouve dans le Pas-de-Calais en raison d'un panneau que James Bond voit sur la route entre Abbeville et Montreuil-sur-Mer : "Montreuil 5, Royale-les-Eaux 10, Le Touquet 15".

Ce n'est pas la première fois que Ian Fleming fait part de son goût pour la France et ce n'est pas la première fois que la Picardie et le Pas-de-Calais servent de décor. C'est assez amusant pour moi de lire que l'écrivain a situé plusieurs passages de ses récits dans des endroits de ces deux départements que je connais bien, lui aussi visiblement. Que ce soit la "route rapide, mais morne" entre Abbeville et Montreuil sur laquelle roule James Bond au volant de sa Bentley, les descriptions typiques des villages avec clocher d'église et maisons "tassées en bas d'une colline abrupte" ou encore Montreuil et "ses petites rues étroites et mal pavées", je connais parfaitement ces paysages pour les avoir traversés des centaines de fois. J'ai même l'impression que pas grand chose n'a changé en 50 ans, entre la période où Ian Fleming a écrit ces lignes et aujourd'hui ; Et lorsqu'il décrit sa ville fictive de Royale-les-Eaux, elle a de sérieux airs du Touquet.

Paru en 1963 en Angleterre, les français devront patienter deux ans avant de pouvoir lire On her Majesty's secret service traduit en français. Cette fois, la traduction française respecte le titre original.

Adapté en 1969, le film On her Majesty's secret service aurait pu être le meilleur des James Bond mais deux choses l'en empêchent. La première est que Skyfall, récemment sorti, m'a tellement impressionné qu'il est désormais mon Bond préféré. Le seconde, la plus importante, tient à un élément lié au film lui-même, l'interprète de James Bond, George Lazenby. Je le trouve tout simplement laid. S'il se défend plutôt bien et mieux que ce que certains critiques ont pu affirmer, je n'ai jamais pu supporter son visage. Dommage car malgré des libertés prises avec le roman, le film a su capter "l'esprit" Fleming, c'est d'ailleurs peut-être le seul à avoir réussi à le faire. Le scénario est passionnant, la mise en scène brillante et le casting, mis à part George Lazenby, constitue l'un des plus pertinents de la saga. Il s'agit aussi du travail le plus remarquable de John Barry pour la bande originale d'un James Bond.


Commentaires

  1. Vous êtes rendu au coeur de cette "boucle" qui va d'Opération Tonnerre à L’Homme au pistolet d'or, cette série de romans qui se suivent et s'enchaînent. Et toujours, cette imagination délirante de Fleming, cette histoire de titre de noblesse usurpé et d'oreilles sans lobes. Et la poursuite à skis, le saut par-dessus la voie ferrée, le chef de l'union corse qui a ses bureaux dans un semi-remorque, ah, tout ça est fantastique !
    Chacun de vos articles me remet dans la bouche le goût de l'aventure, le parfum de mes douze-treize ans, quand je découvrais Fleming avec un ravissement presque ahuri.
    Cela étant, à propos des préjugés de Fleming que nous connaissons bien, Martine me fait remarquer que, dans ce cas précis, il s'agit peut-être plutôt d'auto-dérision, puisque le grand-père de Fleming, et donc son père et lui-même, étaient Ecossais.

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    Réponses
    1. Merci Jacques. Très heureux de voir que mes modestes articles vous replongent dans vos souvenirs d'enfant. A chaque fois que j'ai rédigé un sujet à propos d'un Fleming, avant de cliquer sur "Publier", j'ai une petite pensée pour vous, espérant que le plaisir que j'ai eu à le rédiger sera le même pour vous à le lire.

      J'avais complètement oublié l'ascendance écossaise de Fleming. Vous en parlez d'ailleurs dans votre livre, c'est d'autant plus impardonnable de ma part. Ayant occulté ce fait, je n'avais pas perçu l'ironie de ce passage avec Griffon Or, elle me parait désormais évidente. Ce personnage est si premier degré qu'il ne peut être qu'une caricature.

      Amicalement.

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  2. Cela dit, c'est vrai, Fleming nous a malheureusement habitués à ses préjugés et, par conséquent, on pense immédiatement : "Ah, encore une opinion méprisante, il exagère". C'est parfaitement compréhensible.

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